23/12/2010

Neige, Agilité et Lean

Nous venons de vivre une séquence surréaliste autour des chutes de neiges. Même si, comme moi, la surexposition médiatique des sujets météorologiques, vous casse les pieds, souvenons-nous une dernière fois des événements :

  • Le 30/11, la région Rhône-Alpes reçut en une après-midi et une nuit, environ 25 centimètres de neige. Des centaines de Lyonnais passent une partie de la nuit dans leurs voitures bloquées sous la neige et rentrent chez eux vers deux ou trois heures du matin ! Plusieurs de mes collègues sont dans ce cas.
  • Le 8/12, c’est au tour de la région parisienne et particulièrement des Yvelines et du sud de Paris. Des milliers de personnes sont bloqués dans leurs entreprises, dans leurs voitures et passent la nuit au bureau ou dans un gymnase. Ce jour-là, à 14H00, Brice Hortefeux déclare « A ce stade, il n'y a pas de pagaille » alors que les routes se remplissaient déjà de d’automobiles à l’arrêt.
  • Le 8/12 au soir, François Fillon fait des insinuations sur une possible erreur de Météo France sur la quantité de neige qui allait tomber : « Météo France n’avait pas prévu cet épisode neigeux, en tout cas pas son intensité »… Slate.fr n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins avec le premier ministre :

On comprend bien que le locataire de Matignon a autre chose à faire que de lire les prévisions de Météo France. Voici donc, pour son information, ce que disait le bulletin du mardi 7 décembre : “Les chutes de neige se renforceront demain matin sur les Pays de Loire et gagneront progressivement le Bassin parisien puis la Champagne. (…) Sur les départements en vigilance orange, la couche de neige atteindra 3 à 7 cm en moyenne, jusqu’à localement une dizaine de cm. (…) Les conditions de circulation peuvent devenir rapidement difficiles sur l’ensemble du réseau.” Un second bulletin  fut émis le lendemain révisant à la hausse l’épaisseur de la couche de neige attendue.

  • Le 16/12, là revoilà : Météo France place de nombreux départements en vigilance orange, et le Gouvernement prend les devants et interdit par exemple la circulation des poids lourds. Bilan fait par France Info: Des routiers ont passé la nuit dans leur camion alors qu’ils n’ont pas vu un seul flocon ! Certains étaient très en colère d’autant qu’ils habitaient à deux pas

Que doit-on penser de cette séquence ? Faut-il en rire ? Et surtout en quoi est-ce lié à l’agilité ?

Tout d’abord, il est navrant d’entendre un des personnages les plus haut placés de l’Etat sous entendre que sa responsabilité n’est pas pleine et entière parce qu’un prévisionniste se serait trompé ! A mon sens, c’est une posture un peu trop simpliste pour être digne d’un premier ministre et surtout crédible face à l’opinion. Thibault Gadjos (CNRS-Greqam) analyse d’ailleurs très bien cet épisode d’un point de vue politique (je vous recommande son article du Monde Economique) :

Le second biais est l'égocentrisme, qui consiste à minorer sa propre responsabilité en cas d'échec, et à majorer celle d'autres acteurs. C'est le premier ministre François Fillon se défaussant sur Météo France.

Ensuite, cette idée suit un cheminement intellectuel dangereux : …Je suis un bon dirigeant et je pilote mon activité, mon entreprise, mon état, avec des indicateurs… Dans ce cas, l’indicateur est faux alors je n’ai pas pu planifier quoi que ce soit face à la neige (sel, déneigeuses, communication appropriée)…

Dans le cas présent, il semble bien que l’indicateur (i.e. Météo France) ait vu juste. Mais la dangerosité de l’idée demeure : « tout » dépendrait de l’indicateur et de sa qualité. De l’indicateur nait la prise en compte, de là découle la réaction, le plan… Sans cet indicateur-oracle, rien ne peut être mis en œuvre en avance et nous serions condamnés à l’attentisme et au fatalisme ?

Gouverner c’est prévoir, et lorsqu’il s’agit de météo, il vaut mieux connaitre l’immense complexité de la science des prévisions météorologiques. Chaque paramètre influe sur la prévision et on parle même d’un supposé Effet Papillon : Un simple battement d'ailes d'un papillon peut-il déclencher une tornade à l'autre bout du monde ?

C’est là le lien avec l’agilité et la conduite agile de projets : face à des phénomènes complexes (technologies nouvelles, besoins non exprimés et changeant, équipe renouvelée) planifier à l’avance qui fera, comment il fera et en combien de temps est impossible. La seule façon de procéder est de suivre le cours des choses de façon empirique : se donner un rythme de suivi, le respecter et surveiller un indicateur fiable, bien souvent une mesure plus d’une prévision. Être agile, c’est être capable d’adopter la marche de son projet aux événements en cours. Être « Lean Manager », c’est être sur le terrain, pour constater les réalités et se tenir prêt à réagir.

Cet épisode neigeux illustre la grande ambivalence des cerveaux français : tantôt en cuisine à surveiller leurs fourneaux – faire chauffer du lait  sans brûler sa casserole, voilà un exercice empirique et agile ! – et tantôt derrière leurs bureaux à se penser suffisamment intelligent pour prévoir, anticiper et par conséquent planifier et ordonner à leurs équipes ! Empirisme d’un côté et cartésianisme de l’autre … Malheureusement le second ne peut s’appliquer qu’à des domaines dont la complexité est maîtrisable et maîtrisée. La météo, l’innovation ne le sont pas, les nouvelles technologies ou les marchés financiers ne le sont probablement plus.

Les moyens de communication modernes (email, réseaux sociaux) permettent d’avertir en temps réel et de connaître avec précision l’état des choses. Ils nous permettent de prendre des décisions au bon moment, plus tard mais en possession d’éléments factuels et tangibles ; sans retarder pour autant leur mise en application.

A contrario, face à la complexité, certains préfèrent l’immobilisme, argumentant souvent autour du coût supposé des mesures permettant de faire un premier pas en avant. Thomas Gadjos souligne d’ailleurs ce point :

Enfin, le dernier biais important consiste à surévaluer les coûts des actions tout en sous-évaluant leurs bénéfices, ce qui conduit à privilégier les mesures les plus conservatrices ou l'inaction.

Si vous êtes aujourd’hui manager en entreprise, vous devez comprendre cette mécanique empirique et la pratiquer. Les marchés, la concurrence, la technologie sont aussi très complexes et évoluent très rapidement. Ne vous laissez pas distancier.

Quant à la neige, mieux vaut rester calme, tendre vers la sagesse zen et se dire que la nature nous dépassera encore longtemps…

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